Hors-cadre

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« Mon psy n’est plus mon thérapeute. Où est le mal à cela ?« 

Les conventions mises en place par le professionnel structurent la relation thérapeutique, elles définissent les rôles respectifs du client et de son thérapeute et organisent le partage des attentes réciproques. Ce contrat moral est le filet de sécurité qui balise l’espace offert au client et les conditions dans lesquelles le professionnel consacre son attention inconditionnelle à son interlocuteur. 

Si ce contrat donne corps à une relation asymétrique, celle-ci vise intrinsèquement la liberté du client. Sur le fond : accroître son autonomie personnelle, source de son émancipation et de sa réalisation. Sur la forme : lui laisser la totale appréciation quant à la manière d’utiliser le temps et l’écoute que lui réserve son thérapeute. Y compris en abandonnant, sans justification, la démarche entreprise.

Concrètement, ces règles portent sur la durée standard de la séance ou du traitement (« Combien de temps cela va durer?« ), les modalités d’annulation et de facturation (« Dois-je aussi payer quand je ne viens pas?« ), la fréquence des interactions et leur forme (« Puis-je, le cas échéant, vous écrire entre nos séances?« ), la discrétion sur l’existence de la relation (« Surtout, ignorez-moi si on se croise dans la rue« ) et le secret sur ce qui s’y déroule (« Il faut que tout cela reste entre nous« ), l’accord préalable (« Allez-vous me forcer à faire des choses?« ) et le consentement éclairé (« Je ne veux pas que cela me fasse mal« ) du bénéficiaire des soins. 

L’orthodoxie inculquée à renfort de manuels d’éthique professionnelle codifie en détail les frontières, précautions et rituels préconisés pour gérer les risques inhérents à cette pratique presque sacrée où un inconnu confie son intimité psychique à un autre pour ensemble prendre soin d’elle. Aujourd’hui, même s’il est socialement de bon ton de consulter un psy, cela reste une démarche personnelle et difficile, que le client entame lorsqu’il a épuisé toutes les autres ressources et solutions de survie qui lui sont habituellement offertes. Bravo à toi !

Le diable se cache dans les détails

Assise là devant moi, renfermée sur elle-même*. Lors de notre dernière séance, mon empathie s’était manifestée sous forme de compassion. Comme si une partie d’elle, jusqu’alors muette, pouvait faire entendre sa réclamation en utilisant mon corps pour libérer ses larmes interdites, enfin aspirer à la reconnaissance et réintégrer son concert familial intérieur.

Aujourd’hui, elle se débat avec ses différentes parties intérieures et s’emballe dans ses ressentis à mon égard. Déni : « Ce ne sont pas mes larmes, c’est votre douleur qui s’impose à moi« . Colère: « Vous avez failli comme socle de sécurité pour moi« . Marchandage : « Comment puis-je apprécier l’authenticité de votre recadrage ?« . En accéléré, les premières étapes du deuil (décrit par Elisabeth Kübler-Ross) de la relation thérapeutique laquelle, arrivée à maturité, demande implicitement à se clôturer. Et puis cette demande, de prime abord incongrue : « Monsieur Libois, je peux vous prendre dans mes bras ?« . 

La « neutralité affective » proclamée par nos codes de bonne conduite prescrirait de laisser ma cliente sombrer dans l’océan de tristesse où elle surnage. Ah ! la belle hypocrisie professionnelle. Couplée au risque de répéter l’échec primitif : cet état dissocié en réponse à la situation de « savoir ce que l’on n’est pas censé savoir et ressentir ce que l’on n’est pas censé ressentir » (John Bowlby). 

Harold Searles explique comment le client souffre de ne pas avoir pu, bébé, accomplir son élan thérapeutique à l’égard de son parent défaillant et reste, de ce fait, empêtré dans une relation symbiotique non résolue, obstacle à son individuation. Et, comme l’explique bien Alice Miller, c’est pour avoir dissipé cette « confusion de langue entre les adultes et l’enfant » (Sandor Ferenczi) que certains d’entre nous, enfants doués, sont devenus psychothérapeutes. De trop nombreux autres continuent de se rêver comme « nourrisson savant » dans une tentative solitaire de se sauver de leur effroi psychique.

Et l’enfer est pavé de bonnes intentions

Alors que faire : suspendre le cadre thérapeutique ou le liquider ? Faute de pouvoir s’y tenir, le surmonter et sortir par le haut (avec et pour le patient) ou bien s’y soustraire, en sortir par le bas et s’y dérober au détriment de son client ? Sans cadre, c’est abuser de la situation de faiblesse de mon interlocutrice et passer à l’acte de mon propre contre-transfert. Une impardonnable faute du professionnel qui saccage la vulnérabilité de celui qui réclame des soins.

Face à ce dilemme moral, quelle (méta-)règle peut justifier qu’un thérapeute sorte du cadre de travail mis en place avec son client sans, de son propre fait, sortir de son rôle professionnel ? Dans le cas présent, j’ai utilisé le levier du transfert et permis à ma cliente de s’étayer sur Soi, par dérogation consciente aux formes convenues. Tel est parfois le dénouement heureux de la relation thérapeutique. Corollaire méthodologique de cette dérogation, de mon chef, au cadre thérapeutique : la dissolution de l’alliance. 

Coup d’Etat thérapeutique, l’exception à l’asymétrie abroge le caractère exceptionnel de la relation. 

*Situation reconstruite à partir de l’extrapolation de quelques cas cliniques. Que les concerné.e.s acceptent mes condoléances pour la violence symbolique de l’opération et reçoivent ma gratitude pour le travail accompli ensemble.

 
Article rédigé par Boris Libois
 

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